SUR LA CRISE POLITIQUE DANS MON PAYS / par Rodney Bourgoin

Les violences qui ont paralysé Haïti ces derniers mois, si elles n’ont pas suivi la bonne direction et ont donc été inutiles, n’ont rien de surprenant. La sanglante répression qui vise à contenir les contestations populaires n’est qu’une traduction de ce que sont la société haïtienne et le pouvoir politique, et ce, depuis l’arrivée de François Duvalier pour rester dans une période relativement récente. C’est-à-dire une société marquée par la généralisation de la tyrannie à tous les niveaux de la vie sociale, et un système politique organisé selon les logiques de la ponction et de la criminalité. En fait, de Duvalier à nos jours, la logique du pouvoir est demeurée inchangée : dominer et ruiner. De 1957 à 2019, les haïtiens n’ont éprouvé leurs vies que sous l’effroyable forme de la déshumanisation.

C’est ce précédent constat qui me fait croire que « le départ de Jovenel» ne devrait pas constituer le seul objet de la lutte pour l’émancipation démocratique d’Haïti. Le problème en effet n’est pas que Jovenel Moïse veuille rester au pouvoir jusqu’à la fin de son mandat. Surtout que l’idée même d’abandon du pouvoir dans une culture politique de non-droit comme la nôtre, où le pouvoir est associé à la captation des richessses de l’Etat, , demeure un vœu pieux. C’est l’absence historique d’institutionnalisation du pouvoir politique qui devrait être l’objet fondamental de la lutte populaire. Autrement dit : le problème dépasse la personne de Jovenel Moïse lui-même, il tient à la personnalisation du pouvoir politique et à la longue criminalisation de l’Etat qui en découle.

Réseaux d’accumulation de la richesse

Une analyse de l’histoire politique d’Haïti depuis l’indépendance (nombreux sont les auteurs qui l’ont fait) permettrait de voir que les oppositions et les gouvernements successifs n’ont jamais été républicains, comme certains hommes politiques, recyclés dans l’opposition, le laisseraient croire. En réalité, les luttes politiques ont toujours été des luttes pour contrôler à son seul avantage les réseaux d’accumulation de la richesse. C’est qu’en Haïti, la politique est toujours vécue comme une forme à peine simulée de la guerre, si on pense à Clausewitz. Cette logique de la guerre fait de la conquête du pouvoir l’enjeu principal de la « démocratie ». Très rares sont les manifestations de l’opposition haïtienne qui dénoncent le scandaleux état des services de santé, la ruine de l’éducation, et, surtout, l’insalubrité macabre auquel se sont accommodés les haïtiens.

Si on veut déclencher une réelle prise de conscience, il faut admettre cette étrange vérité : et l’opposition et le gouvernement actuel manifestent une indifférence légendaire à l’égard de la vie des haïtiens. Politiquement parlant, l’haïtien est un orphelin. C’est pourquoi j’estime qu’il ne faudrait pas se tromper de combat en protestant seulement contre un éventuel départ avant l’heure de Jovenel Moïse. Pour que la juste colère des haïtiens entraîne un réel changement, il faudrait que la lutte pour l’émancipation prenne la forme d’une réhabilitation de l’Etat afin que celui-ci devienne un agent de justice effectif. Ce qui nécessitera un préalable : reconnaître la dignité de la vie humaine de chaque haïtien et se donner les dispositifs juridiques et institutionnels destinés à rendre effective cette reconnaissance. Cela va sans dire que le projet constitutionnel de la commission Tardieu n’est pas à la hauteur des enjeux, car trop conservateur.

La question est de savoir, dans la situation actuelle comment y parvenir ? Exiger de Jovenel Moïse qu’il parte ? Peut-être? Ce serait un bon début. Mais rien ne nous dit qu’un changement au niveau de l’exécutif se traduirait par une métamorphose de la logique criminelle de la gouvernance, lourdement ancrée au sein de la société. La majorité des opposants actuels ont contribué par leurs engagements au sein des gouvernements précédents à perpétuer « la politique du ventre » qui a longtemps régi le système politique haïtien.

Il faut repartir de zéro, c’est-à-dire poser les questions que les haïtiens ne se sont jamais posées. Comment voulons-nous vivre ensemble ? Comment organiser politiquement un pays qui a cette chance d’être plutôt homogène culturellement ? Quelles conceptions du pouvoir et de l’Etat seraient à même de consacrer la justice sociale et la représentativité politique des haïtiens ? Ne faudrait-il pas penser à la constitutionnalisation du RIC (référendum d’inititiative citoyenne) comme demandée par les gilets jaunes français afin d’empêcher aux représentants de voter comme ils veulent ? On le fait dans les cantons suisses et le Recall est une figure connue dans certains Etats américains comme la Californie. Le bon exemple d’organisation démocratique du pouvoir pourrait aussi provenir d’Haïti. Malgré l’anaphabétisme du peuple, qui n’est pas bête, et qu’on ne doit pas intégrer comme une donnée permanente. Le RIC est donc possible en Haïti. Comment penser la légitimité du pouvoir politique, son organisation et sa redistribution afin de prévenir la domination et la confiscation du pouvoir ? Toutes ces questions reviennent à penser les conditions sociopolitiques favorables à l’épanouissement de la vie humaine, car s’il est un défi qui attend les haïtiens, ce ne sont pas d’abord la relance économique et la construction d’hôtels tout le long de notre littoral qui sera vite bétonisé et contaminé mais le développement d’une culture humaniste capable de donner sens à l’idée d’intérêt général.

Mon opposition à la poursuite par Jovenel Moise de son mandat ne fait aucun doute. Mais j’invite la « classe politique » haïtienne et ceux que l’on appelle faute de mieux les représentants de la « société civile » à concevoir une autre forme d’opposition, moins coûteuse humainement, (d’autant plus que ceux qui meurent ne sont pas ceux qui le méritent. Que Dieu me pardonne!) mais plus exigeante intellectuellement. Il faut proposer au peuple d’imaginer une autre Haïti, celle qui naîtra des réponses que l’on donnera ensemble aux questions précédentes.

La vocation de l’élite (des élites) actuellement : Devenir de véritables pères de la nation.

Il faut refonder politiquement Haïti : Jovenel et ses opposants peuvent-ils relever le défi d’être les véritables pères de la nation haïtienne, celle justement qui attend toujours de naître ? Si oui, il faudra donc, le temps d’en jeter les bases, suspendre la prochaine élection présidentielle pour privilégier un départ négocié de l’actuel président. C’est là une voie parmi tant d’autres, mais qui a l’avantage d’inviter les acteurs politiques à concentrer leurs efforts sur un travail de fond, celui de changer le système autoritaire de la gouvernance et les conceptions du pouvoir politique qui la sous-tendent.

L’urgence n’est pas l’élection de 2022, mais la tenue d’un dialogue national. Que de celui-ci puisse naître un nouveau gouvernement, composé à la fois des membres de l’opposition, de la société civile et du gouvernement actuel.Même du gouvernement actuel.Je suis devenu sage. Voilà qui serait prometteur ! L’idéal. Il faut éviter -parce que le peuple dans sa « sagesse » ne veut pas s’en prendre franchement et directement à ses bourreaux comme cela conviendrait- que le bain de sang organisé contre le peuple continue. Le temps de la justice viendra contre les bandits légaux. Ce nouveau gouvernement sera appelé à une responsabilité toute nouvelle et sans précédent, celle de faire reconnaître et de faire respecter l’inestimable valeur de la vie humaine. Ce qui, on l’a dit, nécessitera un nouvel imaginaire politique, celui qui ouvrira la voie à l’an I de la nation haïtienne.

Rodney BOURGOIN

Depuis Nice, France

3 commentaires sur “SUR LA CRISE POLITIQUE DANS MON PAYS / par Rodney Bourgoin

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